Laïcité et vivre ensemble : les responsabilités d’un maire.

Attentat à la mosquée de Bayonne, profanation de la mosquée de Bergerac, agression d’une femme voilée par un élu du Rassemblement national, libération d’une parole haineuse dans certains médias…Une fois passée l’émotion légitime, quelles peuvent être les réponses politiques à ce climat délétère, et pour, tout dire, profondément inquiétant ? Et, plus précisément, puisque nous sommes en campagne pour les élections municipales, quelles sont les réponses qu’un maire peut apporter ?

D’abord : tout faire pour éviter que ce climat nauséabond ne s’installe dans notre cité.
Villejuif est une ville ouverte sur le monde, riche de sa diversité… Et doit le rester. Face à un tel climat de tension, le premier magistrat d’une ville ne peut rester silencieux. L’onde de choc générée par l’attaque à la mosquée de Bayonne a été considérable dans notre ville, comme dans le pays tout entier : il aurait par exemple été judicieux d’organiser un rassemblement devant la Mairie, notre Mairie – nous l’avons bien fait pour la mort de personnalités telles que Johnny Halliday – pour marquer à la fois notre indignation, et notre solidarité envers les victimes de cet attentat à Bayonne, qui aurait pu être bien plus dramatique encore.

J’ai été interpellé par plusieurs Villejuifois de confession musulmane, inquiets devant un montée de manifestations d’hostilité (certains m’ont parlé d’insultes, parfois même de crachats ou de menaces physiques !). La responsabilité d’un maire est donc de sensibiliser, et surtout d’alerter sur les risques que d’aucuns font peser sur la paix civile en stigmatisant, à dessein, certains de nos concitoyens sur le seul critère de leur religion ou de leur origine. J’aurais aimé que notre maire transmettre plus de signes en ce sens…  En ces temps troubles, les symboles ont leur importance.

Ensuite : un maire doit réaffirmer la loi et la faire respecter dans les contraintes qu’elle impose et dans les libertés qu’elle autorise. Il doit faire respecter l’interdiction de la dissimulation du visage dans l’espace public villejuifois, comme garantir avec la même fermeté aux femmes musulmanes son soutien dans l’exercice de leurs libertés dans l’espace public villejuifois. J’en suis convaincu, compte-tenu de la complexité et de la sensibilité de ces débats, seul le respect de la loi peut nous permettre de dépasser nos appartenances culturelles ou cultuelles distinctes et de mettre le vivre ensemble au cœur de nos aspirations.

N’instrumentalisons pas la laïcité

Ne l’oublions jamais : la laïcité telle que définie dans la loi de 1905 est un compromis, garantissant dans son article 1er  sans la moindre ambigüité « la liberté de conscience » et «le libre exercice des cultes ».

Que ces notions signifient-elles ? Cela signifie que chacun, quelle que soient ses croyances, qu’il soit athée, agnostique, chrétien, musulman, juif, bouddhiste est libre de croire ou de ne pas croire et d’exercer son culte.

Dévoyer la laïcité pour en faire une arme antimusulman est donc une imposture historique. C’est la raison pour laquelle j’ai été extrêmement choqué par les injonctions – venues de l’extrême droite, mais pas seulement ! – visant à interdire les signes religieux pour les personnes accompagnant les sorties scolaires.

Un tel débat n’a pas de sens : la loi est à ce titre très claire et doit être respectée strictement. La loi de 1905 exige la neutralité des agents du service public et non la neutralité des usagers du service. Cela implique donc de vérifier si une femme portant le voile peut être considérée comme un agent du service public. Or, ce n’est aucunement le cas. Le Conseil d’Etat a d’ailleurs rendu en 2003 une étude extrêmement claire à ce sujet.[1]

Je suis d’ailleurs tout autant révulsé par le fait qu’une sœur catholique se soit vue refuser une place en maison de retraite à cause de son voile.

Le port du voile, quel que soit son avis, est du domaine de l’intime et non de l’Etat.

C’est également la raison pour laquelle j’ai été gêné par certains mots d’ordre présentant les lois laïques en vigueur comme « liberticides ». Je ne considère absolument pas que des lois consacrant la neutralité religieuse à l’école ou encore interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public soient liberticides, même si je peux concevoir qu’un tel débat puisse avoir lieu.

Je refuse que la laïcité soit utilisée stratégiquement par des organismes religieux confondant sciemment racisme avec la remise en cause de notre laïcité.

En fait, je pense que l’édifice constitué par les lois actuelles est fragile, mais qu’il est le meilleur garant de l’équilibre pour tous les citoyens. Il garantit la liberté de tous les cultes, ainsi que celle de ne pas croire : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées dans l’intérêt de l’ordre public » (article 1er de la loi de 1905).

Cet édifice législatif permet aux communes, « dans le respect du principe de neutralité à l’égard des cultes et du principe d’égalité », de louer un terrain à un loyer symbolique à une association cultuelle pour qu’elle construise un lieu de culte. Car, exercer son culte ne peut se faire dans la rue ou caché au fond des caves.

Permettre à chacun d’avoir un lieu pour prier, c’est faire esprit de concorde. C’est permettre à chacun le respect de ses croyances et donc de sa dignité. Tout comme les associations doivent avoir des locaux pour se réunir, des fidèles doivent pouvoir prier dans des locaux adaptés et à l’abri des prêcheurs de haine.

Enfin, il ne faut pas oublier que notre République a inscrit au fronton de nos maires et de nos écoles la fraternité. Comme une exigence unissant tout citoyen à un devoir de dialogue et d’entraide.

ALAIN WEBER.


[1] https://www.defenseurdesdroits.fr/sites/default/files/atoms/files/ddd_avis_20130909_laicite.pdf